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Paragraphe 1/282J’avais toujours soupçonné les géographes de ne savoir ce qu’ils disent lorsqu’ils placent le champ de bataille de Munda dans le pays des Bastuli-Pœni, près de la moderne Monda, à quelque deux lieues au nord de Marbella. D’après mes propres conjectures sur le texte de l’anonyme, auteur du Bellum Hispaniense, et quelques renseignements recueillis dans l’excellente bibliothèque du duc d’Ossuna, je pensais qu’il fallait chercher aux environs de Montilla le lieu mémorable où, pour la dernière fois, César joua quitte ou double contre les champions de la république. Me trouvant en Andalousie au commencement de l’automne de 1830, je fis une assez longue excursion pour éclaircir les doutes qui me restaient encore. Un mémoire que je publierai prochainement ne laissera plus, je l’espère, aucune incertitude dans l’esprit de tous les archéologues de bonne foi. En attendant que ma dissertation résolve enfin le problème géographique qui tient toute l’Europe savante en suspens, je veux vous raconter une petite histoire ; elle ne préjuge rien sur l’intéressante question de l’emplacement de Munda.
J’avais engagé à Cordoue un guide et deux chevaux, et m’étais mis en campagne avec les Commentaires de César et quelques chemises pour tout bagage. Certain jour, errant dans la partie élevée de la plaine de Cachena, harassé de fatigue, mourant de soif, brûlé par un soleil de plomb, je donnais de bon cœur César et les fils de Pompée au diable, lorsque j’aperçus, assez loin du sentier que je suivais, une petite pelouse verte parsemée de joncs et de roseaux. Cela m’annonçait le voisinage d’une source. En effet, en m’approchant, je vis que la prétendue pelouse était un marécage où se perdaient les eaux d’un ruisseau, sorti, comme il semblait, d’une gorge étroite entre deux hauts contreforts de la sierra de Cabra. Je conclus qu’en remontant je trouverais de l’eau plus fraîche, moins de sangsues et de grenouilles, et peut-être un peu d’ombre au milieu des rochers. À l’entrée de la gorge, mon cheval hennit, et un autre cheval, que je ne voyais pas, lui répondit aussitôt. À peine eus-je fait une centaine de pas, que la gorge, s’élargissant tout à coup, me montra une sorte de cirque naturel parfaitement ombragé par la hauteur des rochers qui l’entouraient. Il était impossible de rencontrer un lieu qui promît au voyageur une halte plus agréable. Au pied de rochers à pic, la source s’élançait en bouillonnant, et tombait dans un petit bassin tapissé d’un sable blanc comme la neige. Cinq à six beaux chênes verts, toujours à l’abri du vent et rafraîchis par la source, s’élevaient sur ses bords, et la couvraient de leur épais ombrage ; enfin, autour du bassin, une herbe fine, lustrée, offrait un lit meilleur qu’on n’en eût trouvé dans aucune auberge à dix lieues à la ronde.
À moi n’appartenait pas l’honneur d’avoir découvert un si beau lieu. Un homme y reposait déjà, et sans doute dormait, lorsque j’y pénétrai. Réveillé par les hennissements, il s’était levé et s’était rapproché de son cheval, qui avait profité du sommeil de son maître pour faire un bon repas de l’herbe aux environs. C’était un jeune gaillard, de taille moyenne, mais d’apparence robuste, au regard sombre et fier. Son teint, qui avait pu être beau, était devenu, par l’action du soleil, plus foncé que ses cheveux. D’une main il tenait le licol de sa monture, de l’autre une espingole de cuivre. J’avouerai que d’abord l’espingole et l’air farouche du personnage me surprirent quelque peu ; mais je ne croyais plus aux voleurs, à force d’en entendre parler et de n’en rencontrer jamais. D’ailleurs, j’avais vu tant d’honnêtes fermiers s’armer jusqu’aux dents pour aller au marché, que la vue d’une arme à feu ne m’autorisait pas à mettre en doute la moralité de l’inconnu. — Et puis, me disais-je, que ferait-il de mes chemises et de mes Commentaires d’Elzévir ? Je saluai donc l’homme à l’espingole d’un signe de tête familier, et je lui demandai en souriant si j’avais troublé son sommeil. Sans me répondre, il me toisa de la tête aux pieds ; puis, comme satisfait de son examen, il considéra avec la même attention mon guide, qui s’avançait. Je vis celui-ci pâlir et s’arrêter en montrant une vive terreur. — Mauvais rencontre ! pensai-je. Mais la prudence me conseilla aussitôt de ne montrer aucune inquiétude. Je mis pied à terre ; je dis au guide de débrider, et, m’agenouillant au bord de la source, j’y plongeai ma tête et mes mains ; puis je bus une bonne gorgée, couché à plat ventre, comme les mauvais soldats de Gédéon.
Cependant j’observais mon guide et l’inconnu. Le premier s’approchait bien à contre-cœur ; l’autre semblait n’avoir pas de mauvais desseins contre nous, car il avait rendu la liberté à son cheval, et son espingole, qu’il tenait d’abord horizontale, était maintenant dirigée vers la terre.
Ne croyant pas devoir me formaliser du peu de cas qu’on avait fait de ma personne, je m’étendis sur l’herbe, et d’un air dégagé je demandai à l’homme à l’espingole s’il n’avait pas son briquet sur lui. En même temps je tirais mon étui à cigares. L’inconnu, toujours sans parler, fouilla dans sa poche, prit son briquet, et s’empressa de me faire du feu. Évidemment il s’humanisait, car il s’assit en face de moi, sans quitter pourtant son arme. Mon cigare allumé, je choisis le meilleur de ceux qui me restaient, et je lui demandai s’il fumait.
— Oui, monsieur, répondit-il. C’étaient les premiers mots qu’il articulait, et je remarquai qu’il ne prononçait pas l’s à la manière andalouse, d’où je conclus que c’était un voyageur comme moi, moins archéologue seulement.
— Vous trouverez celui-ci assez bon, lui dis-je en lui présentant un véritable régalia de la Havane.
Il me fit une légère inclination de tête, alluma son cigare au mien, me remercia d’un autre signe de tête, puis se mit à fumer avec l’apparence d’un très vif plaisir.
— Ah ! s’écria-t-il en laissant échapper lentement sa première bouffée par la bouche et les narines, comme il y a longtemps que je n’ai fumé !
En Espagne, un cigare donné et reçu établit des relations d’hospitalité, comme en Orient le partage du pain et du sel. Mon homme se montra plus causeur que je ne l’avais espéré. D’ailleurs, bien qu’il se dît habitant du partido de Montilla, il paraissait connaître le pays assez mal. Il ne savait pas le nom de la charmante vallée où nous nous trouvions ; il ne pouvait nommer aucun village des environs ; enfin, interrogé par moi s’il n’avait pas vu aux alentours des murs en ruines, de larges tuiles à rebords, des pierres sculptées, il confessa qu’il n’avait jamais fait attention à pareilles choses. En revanche, il se montra expert en matière de chevaux. Il critiqua le mien, ce qui n’était pas difficile ; puis il me fit la généalogie du sien, qui sortait du fameux haras de Cordoue : noble animal, en effet, si dur à la fatigue, à ce que disait son maître, qu’il avait fait une fois trente lieues dans un jour, au galop ou au grand trot. Au milieu de sa tirade, l’inconnu s’arrêta brusquement, comme surpris et fâché d’en avoir trop dit. — C’est que j’étais très pressé d’aller à Cordoue, reprit-il avec quelque embarras. J’avais à solliciter les juges pour un procès… — Et s’adressant à mon guide, qui restait toujours sous le bois, il ajouta : — Pourquoi donc es-tu resté en arrière ? Tu vois bien que nous sommes en train de causer.
Le guide cependant s’avançait. Je remarquai sur sa figure la contraction particulière qui, chez la plupart des Espagnols, est l’avant-coureur d’une scène violente. Le récit que j’allais entendre, pensai-je, devait être intéressant ; car je soupçonnais déjà mon compagnon de voyage d’être un contrebandier, peut-être un voleur ; que m’importait, d’ailleurs ? Je connaissais assez le caractère espagnol pour être bien sûr de n’avoir rien à craindre d’un homme qui avait mangé et fumé avec moi. Sa présence même était une sûre garantie de mon guide. En tout cas, sa révélation ne pouvait manquer d’être curieuse, et j’aime toujours à savoir de quelle espèce sont les gens que je rencontre.
Je dis donc au guide de se calmer, et, le priant de faire un feu de broussailles pour nous préserver des vipères, dont on nous avait dit que le lieu était infesté, je m’assis auprès de mon nouvel ami, devant ce foyer improvisé. Mon guide, voyant que nous étions en conférence, s’excusa sur son cheval, l’attacha à un arbre, et vint se coucher près du feu. Mon compagnon avait posé son espingole entre ses jambes, de manière à l’avoir sous la main. Il s’assit sur la peau de chèvre que je lui avais offerte pour s’asseoir, et, après s’être arrangé de manière à ne pas me gêner, il se mit à examiner son cigare avec une attention mélancolique. Nous gardâmes le silence quelques instants. Enfin je pris la parole.
— Vous avez là une belle arme, lui dis-je, et qui paraît bien tenue. Vous en servez-vous souvent ?
— Aussi peu que possible, répondit-il. J’ai du sang-froid, et je ne me bats que quand il le faut.
— C’est heureux pour vous, car il me semble que vous pourriez vous en passer.
— Oh ! ce n’est pas une lance ; mais j’ai été obligé de m’en servir quelquefois. Il faut bien se défendre… Vous savez qu’il y a de drôles de gens dans ce pays-ci.
— Êtes-vous du pays ?
— Non.
— Mais vous y avez séjourné quelque temps ?
— Il y a quelques semaines que je suis ici.
— C’est un pays qui ne doit pas vous plaire beaucoup.
— Pourquoi ?
— Parce que… il n’y a pas de société… pas de femmes…
— C’est le vrai pays pour les gens qui n’aiment pas la société. Moi, je ne demande qu’une chose, c’est qu’on ne s’occupe pas de moi.
— On dit qu’il y a beaucoup de contrebandiers par ici.
— On dit aussi qu’il y a des voleurs.
— Et vous, que faites-vous ?
— Je suis voyageur.
— Marchand peut-être ?
— Non, je ne vends rien.
— Alors vous êtes chasseur ?
— Je chasse quelquefois… quand l’occasion se présente.
— Et vous chassez… ?
— Les bêtes féroces.
Je pensai que mon compagnon voulait rire ; mais je vis qu’il ne riait pas, et qu’il avait même en disant ces mots un air singulièrement farouche.
— Vous avez chassé aujourd’hui ? repris-je après un silence.
— Non. J’ai seulement tué deux chevreuils.
En ce moment, mon guide, qui s’était un peu éloigné, fit un mouvement. Mon compagnon porta la main à son espingole et se leva, regardant derrière lui. Mais tout était tranquille, et le guide, après avoir tiré de son bissac un morceau de pain et un oignon, se remit à manger.
— Vous avez l’air d’avoir peur, dis-je à mon compagnon quand il se fut rassis.
— C’est que je me méfie toujours. Il vaut mieux être sur ses gardes.
— Et vous avez raison. Dans ce pays-ci, on n’est jamais trop prudent.
— C’est vrai. Aussi, quand je vois un homme armé, je me tiens sur mes gardes.
— Mais, lui dis-je en le regardant fixement, vous-même, vous êtes armé, et vous avez l’air de craindre qu’on ne vous attaque.
— C’est possible. Je ne sais pas si j’ai peur ; mais je sais que je suis toujours prêt.
— Est-ce que vous avez des ennemis ?
— Je n’en sais rien. Je n’ai fait de mal à personne.
— Il y a des gens qui n’ont pas besoin d’autre raison pour vous en vouloir.
— C’est possible. Dans ce pays-ci, on se venge pour un rien.
— Vous avez peut-être eu des démêlés avec la justice ?
— Non. Je suis un honnête homme.
— Honnête homme !… Il y a bien des gens qui se disent honnêtes et qui ne le sont pas.
— C’est vrai. Mais moi, je le suis.
— Vous en êtes sûr ?
— Parfaitement sûr.
— Alors pourquoi êtes-vous toujours sur vos gardes ?
— C’est une habitude que j’ai prise.
— Une bonne habitude. Mais elle doit vous coûter cher.
— Oh ! ce n’est pas grand-chose. Une cartouche par-ci par-là.
— Et puis, il faut veiller.
— C’est vrai. Mais on s’y habitue.
— Moi, je crois que je ne pourrais pas dormir si j’avais une pareille habitude.
— Vous dormiriez très bien, si vous saviez que personne ne peut vous surprendre.
— C’est possible. Mais, dites-moi, n’avez-vous jamais eu envie de vous débarrasser de cette habitude ?
— Comment faire ?
— En quittant le pays.
— C’est ce que je ferai bientôt.
— Où irez-vous ?
— Je n’en sais rien encore.
Nous nous tûmes de nouveau. Il avait tiré de sa poche une montre, et la regardait avec attention.
— Il est midi, dit-il. Nous sommes exactement au 22 mai. Il y a six ans aujourd’hui que j’ai reçu le baptême du feu.
Je compris qu’il voulait parler de son entrée dans la vie de contrebandier, ou peut-être dans celle de voleur. Mais je feignis de ne pas comprendre.
— Le baptême du feu ? dis-je. C’est donc aujourd’hui l’anniversaire de votre première affaire ?
— Oui, monsieur. C’était un rude combat. J’en ai gardé un souvenir… agréable.
— Et vous vous êtes bien battu ?
— Assez bien. J’ai tué deux hommes. Mais on m’en a bien rendu. Voyez.
Il écarta ses cheveux et me montra une large cicatrice sur le sommet de la tête.
— C’est une balle, dit-il. Elle m’a traversé le crâne. Je ne sais pas comment je ne suis pas mort.
— C’est un miracle, en effet.
— Oui, un miracle. Le bon Dieu a dû me protéger, car je n’ai jamais fait de mal à personne.
— Et depuis ce temps-là, vous avez continué… votre métier ?
— Il le fallait bien. Que voulez-vous que je fasse ? Je ne sais pas travailler. D’ailleurs, j’aime ce métier. Il y a du plaisir à courir les montagnes, à vivre en plein air, à n’avoir d’autre maître que son cheval et son fusil… Et puis, on est libre.
— Mais vous avez des dangers.
— Oh ! on s’y habitue. Et puis, on a ses précautions.
— Et vos camarades, sont-ils braves ?
— Les uns le sont, les autres ne le sont pas. Il y en a qui vous lâchent dans le danger. Mais on les connaît, et on ne se fie pas à eux.
— Vous avez été souvent blessé ?
— Trois fois grièvement. Mais ce n’est rien. Une balle dans l’épaule, un coup de feu dans la jambe, et puis cette balle dans la tête. Voilà tout.
— Et vous n’avez jamais été pris ?
— Si fait, une fois. C’était à Ronda. Mais je me suis échappé.
— Comment cela ?
— J’avais un bon couteau, et les alguazils n’étaient pas nombreux. J’en ai tué un, et les autres m’ont laissé passer.
— Et vous n’avez pas été poursuivi ?
— Si, mais je me suis caché dans les montagnes, et on ne m’a pas retrouvé.
— Et depuis ce temps-là, vous avez continué ?
— Oui. Mais j’ai changé de pays. Je suis venu ici.
— Pourquoi ?
— Parce qu’on me connaissait trop là-bas.
— Et ici, on ne vous connaît pas ?
— Pas encore. Mais on finira par me connaître.
— Et alors ?
— Alors je changerai encore de pays.
— Mais vous ne pouvez pas toujours changer de pays.
— Pourquoi pas ? L’Espagne est grande.
— Mais si on vous attrape ?
— On me fusillera. C’est le sort de tous ceux qui font mon métier.
— Et cela ne vous fait pas peur ?
— Non. On meurt une fois.
— Vous êtes brave.
— Je le crois. D’ailleurs, il faut l’être.
— Moi, je crois que je ne pourrais pas l’être.
— Pourquoi ? Vous n’avez jamais été dans le danger ?
— Si, une fois. J’ai été attaqué par des voleurs.
— Et qu’avez-vous fait ?
— Je me suis défendu de mon mieux.
— Et vous les avez tués ?
— Non. Ils étaient trop nombreux.
— Alors ils vous ont pris votre argent ?
— Une partie.
— Et vous n’avez pas été blessé ?
— Non.
— Vous avez eu de la chance.
— Oui. Mais je crois que si j’avais été seul, je n’aurais pas résisté.
— C’est possible. Mais vous auriez pu vous sauver.
— Je n’en suis pas sûr.
— Moi, je suis sûr que je me serais sauvé.
— Vous courez donc bien ?
— Comme un chevreuil. Et puis, je connais les montagnes.
— Et votre cheval, est-il bon ?
— Excellent. Il m’a sauvé plus d’une fois.
— Il à l’air vigoureux.
— C’est un pur sang. Il a gagné plus d’une course.
— Vous l’aimez beaucoup ?
— Beaucoup. Je ne le vendrais pour rien au monde.
— Moi, je crois que je le vendrais, si on m’en offrait un bon prix.
— Je ne le vendrais pas, même pour mille piastres.
— Vous êtes riche, alors ?
— Non. Mais je ne vends pas mes amis.
— Votre cheval est votre ami ?
— Oui. Il m’a sauvé la vie.
— Comment cela ?
— Un jour, j’étais poursuivi par des douaniers. Mon cheval était fatigué, et ils allaient m’atteindre. Je me suis jeté à terre, et je lui ai donné un coup de couteau.
— Pourquoi ?
— Pour qu’il ne tombât pas entre leurs mains. Ils l’auraient pris, et je ne voulais pas qu’ils l’eussent.
— Et vous l’avez tué ?
— Oui. Mais je l’ai regretté. C’était un bon cheval.
— C’était cruel.
— Peut-être. Mais je ne voulais pas qu’ils l’eussent.
— Et vous vous êtes sauvé ?
— Oui. Je me suis caché dans les rochers, et ils ne m’ont pas vu.
— Et depuis ce temps-là, vous avez un autre cheval ?
— Oui. Mais il ne vaut pas l’autre.
— Vous l’aimez moins ?
— Moins. Mais je l’aime tout de même.
— Et vous ne le vendriez pas ?
— Non.
— Vous êtes fidèle en amitié.
— Oui. Je ne trahis jamais mes amis.
— Moi non plus. Mais je ne suis pas sûr d’avoir autant de courage que vous.
— Le courage vient avec l’habitude.
— C’est possible. Mais je crois que je n’aurais jamais le courage de tuer mon cheval.
— On fait bien des choses qu’on ne croyait pas pouvoir faire.
— C’est vrai. Mais je ne crois pas que je pourrais tuer un homme.
— Moi non plus. Mais si on m’attaque, je me défends.
— Et vous tuez ?
— Si je peux.
— C’est terrible.
— Que voulez-vous ? C’est la vie.
— Vous avez raison. Mais je préfère ne pas y penser.
— Moi aussi. Mais il faut bien y penser quelquefois.
— Pourquoi ?
— Pour être prêt.
— Vous êtes toujours prêt.
— Oui. Toujours.
— Et vous n’avez jamais peur ?
— Si. J’ai peur quelquefois. Mais je ne le montre pas.
— C’est du courage, cela.
— Je le crois.
— Moi, je crois que je montrerais ma peur.
— Tout le monde a peur. Mais il ne faut pas le montrer.
— Pourquoi ?
— Parce que, si on montre sa peur, on est perdu.
— C’est vrai. Mais il est difficile de ne pas la montrer.
— On s’y habitue.
— Vous avez de l’expérience.
— Beaucoup.
— Et vous avez toujours réussi ?
— Presque toujours.
— Vous avez eu de la chance.
— Oui. Mais j’ai aussi de l’adresse.
— C’est vrai. Vous avez l’air adroit.
— Je le suis.
— Et vous êtes fort ?
— Assez.
— Vous devez être redoutable dans un combat.
— Je le crois.
— Moi, je ne voudrais pas vous avoir pour ennemi.
— Je ne voudrais pas non plus vous avoir pour ennemi.
— Pourquoi ?
— Parce que vous avez l’air d’un brave homme.
— Merci. Vous aussi.
— Nous pourrions être amis.
— Je le crois.
— Voulez-vous que nous le soyons ?
— Volontiers.
— Alors, donnez-moi la main.
Je lui tendis la main. Il la serra vigoureusement.
— À présent, dit-il, nous sommes amis. Si vous avez besoin de moi, je suis à votre service.
— Merci. Moi de même.
— C’est entendu.
Nous nous tûmes de nouveau. Il reprit son cigare, qui s’était éteint, et le ralluma. Puis il se leva.
— Il faut que je parte, dit-il.
— Déjà ?
— Oui. J’ai encore loin à aller.
— Où allez-vous ?
— Du côté de Cordoue.
— Moi aussi.
— Alors nous pourrions faire route ensemble.
— Volontiers.
— Mais je vais à cheval.
— Moi aussi.
— Alors, allons.
Il siffla son cheval, qui vint à lui. Il le brida, sauta en selle, et attendit que je fusse prêt. Je montai à cheval, et nous partîmes.
Nous suivions un sentier étroit qui serpentait au fond de la gorge. Mon compagnon marchait devant, et je le suivais. De temps en temps, il se retournait pour voir si je le suivais toujours. Au bout d’une demi-heure, nous débouchâmes dans une plaine. Alors il mit son cheval au trot, et je l’imitai. Bientôt nous arrivâmes à un carrefour.
— C’est ici que nous nous séparons, dit-il.
— Déjà ?
— Oui. Je vais par ici, et vous par là.
— Vous allez à Cordoue ?
— Oui.
— Moi aussi.
— Alors nous pourrions continuer à faire route ensemble.
— Non. Je préfère aller seul.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai des affaires.
— Moi aussi.
— Alors, adieu.
— Adieu.
Il me tendit la main. Je la serrai.
— Bonne chance, lui dis-je.
— Merci. À vous de même.
Il tourna bride et partit au galop. Je le suivis des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu. Puis je continuai mon chemin.
Je pensais à mon étrange compagnon. Qui était-il ? Un contrebandier ? Un voleur ? Un braconnier ? Je ne savais. Mais il m’avait intéressé. Il avait quelque chose de sauvage et de noble à la fois. Son courage, son sang-froid, son adresse, m’avaient frappé. Et puis, il m’avait témoigné de l’amitié. Je regrettais de ne pas avoir su son nom.
Je continuai ma route, et j’arrivai à Cordoue vers le soir. Je descendis à la posada de la Cruz, ou je devais retrouver mon guide. Il m’attendait.
— Eh bien, lui dis-je, as-tu fait bonne route ?
— Oui, monsieur.
— Et notre ami, l’homme à l’espingole, l’as-tu revu ?
— Non, monsieur.
— Sais-tu qui il est ?
— Non, monsieur.
— On dit qu’il est contrebandier.
— C’est possible.
— Et voleur, peut-être.
— C’est possible aussi.
— Tu as eu peur de lui ?
— Oui, monsieur.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il à l’air méchant.
— Moi, je l’ai trouvé très poli.
— C’est possible. Mais il à l’air méchant.
— Tu es superstitieux.
— Peut-être.
Je ne pus rien tirer de plus de mon guide. Il était évident qu’il en savait plus qu’il ne voulait en dire. Mais je respectai son silence.
Le lendemain, je partis pour Montilla. Mon guide m’accompagna jusqu’à la sortie de la ville. Là, il me quitta.
— Adieu, monsieur, me dit-il. Bonne chance.
— Adieu. Et merci.
Je continuai ma route seul. J’avais à faire une dizaine de lieues. Le chemin était bon, et je marchais vite. Vers midi, j’arrivai à Montilla. Je descendis à la posada de la Luna, et je demandai à voir le juge d’instruction. On me conduisit chez lui.
C’était un homme d’une cinquantaine d’années, à l’air grave et sévère. Il me reçut poliment, et m’écouta avec attention. Je lui expliquai le but de mon voyage, et je lui demandai s’il pouvait me donner quelques renseignements sur les ruines que je cherchais.
— Je connais très bien les environs, me dit-il. Je vais vous indiquer l’endroit où vous trouverez ce que vous cherchez.
Il me donna des indications très précises, et je le remerciai.
— À propos, lui dis-je en me levant pour partir, connaissez-vous un homme nommé José Navarro ?
Le juge me regarda fixement.
— Pourquoi me demandez-vous cela ?
— Par simple curiosité. J’ai rencontré cet homme hier, et il m’a intéressé.
— José Navarro est un bandit fameux. Il y a un mandat d’arrêt contre lui.
— Vraiment ?
— Oui. C’est un homme dangereux. Si vous le rencontrez, prenez garde à vous.
— Merci du conseil. Mais je ne crois pas le rencontrer de sitôt.
— Je l’espère pour vous.
Je pris congé du juge, et je partis pour les ruines. Je les trouvai facilement, et je passai le reste de la journée à les examiner. Le soir, je revins à Montilla, et je couchai à la posada.
Le lendemain, je repartis pour Cordoue. En traversant la sierra, je pensais à José Navarro. Je me demandais s’il était vraiment le bandit que disait le juge. Il m’avait paru si franc, si loyal ! Et puis, il m’avait témoigné de l’amitié. Je ne pouvais croire qu’il fût un scélérat.
Cependant, le juge devait savoir ce qu’il disait. Et puis, l’air farouche de José, son espingole, ses réponses évasives, tout cela était suspect. Décidément, je ne savais que penser.
Je rentrai à Cordoue le soir même. Le lendemain, je partis pour Grenade. Je ne devais plus revoir José Navarro. Mais j’entendis souvent parler de lui. On disait qu’il avait commis de nouveaux crimes, qu’il était redouté dans toute l’Andalousie. On racontait sur son compte des histoires incroyables. Les uns le disaient généreux, les autres cruel. Les femmes, surtout, parlaient de lui avec admiration. Il était devenu une sorte de héros populaire.
Quant à moi, je gardai de lui un souvenir mélancolique. Je ne pouvais oublier notre rencontre dans la montagne, et la poignée de main qu’il m’avait donnée en me quittant. Était-ce vraiment un bandit ? Je l’ignorais. Mais je savais que c’était un homme brave, et qu’il m’avait témoigné de l’amitié. Cela me suffisait.
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