Un homme que l’on croise dans ce jardin et qui y semble assez désœuvré, à en juger par le loisir de sa promenade, disait, il y a quelques mois, à son compagnon : — Voilà la nourrice en noir que j’ai vue ici l’autre fois avec un bel enfant. Je me suis informé aujourd’hui. On dit que c’est un garçon qu’on appelle Petit-Gervais. L’enfant est joli, mais la nourrice est laide. — Mais, a répondu le compagnon, je crois que cette nourrice est un homme. — Vous vous trompez, a repris le premier. Pourquoi serait-ce un homme ? — Parce que c’est un galérien. — Un galérien ! Je vais crier. — Et en effet, l’homme s’est mis à crier : Au secours ! — Le galérien s’est enfui. — On l’a poursuivi. On l’a saisi. On l’a amené ici. — On l’a fouillé. On a trouvé sur lui une grande clef qui ouvrait la petite porte du jardin, et un couteau. — On l’a mis en prison. — Il est probable qu’il sera jugé sous peu. — Mais qu’est-ce qu’il venait faire dans ce jardin avec un couteau et une clef ? — C’est ce que je me demande. — Moi aussi. — Et puis, je ne sais pourquoi, mais cette histoire me fait peur. — Moi aussi. — Il faut avouer que c’est effrayant. — Oui. — Et puis, cet homme, ce galérien, il avait l’air si doux ! — C’est vrai. — Et puis, cette clef, ce couteau… — C’est incompréhensible. — Je vous assure que cela me trouble. — Moi aussi. — On devrait peut-être prévenir la police. — C’est fait. — Alors, qu’est-ce qu’on attend pour le juger ? — Il sera jugé. — Mais quand ? — Bientôt. — Où ? — À la cour d’assises. — C’est bien. — En attendant, il est en prison. — Où cela ? — À la Conciergerie. — C’est loin. — Pas tant que cela. — Je voudrais bien le voir, ce galérien. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. Par curiosité. — Moi aussi, je voudrais le voir. — On dit qu’il est très pâle. — C’est possible. — Et très doux. — C’est ce qu’on dit. — Et puis, il à l’air si malheureux ! — Tous les prisonniers ont l’air malheureux. — Mais celui-là plus que les autres. — Pourquoi ? — Je ne sais pas. — On dit qu’il ne parle à personne. — C’est vrai. — Et qu’il reste des heures entières sans bouger. — C’est étrange. — Et puis, on dit qu’il pleure. — Pauvre homme ! — Qui sait ? Peut-être est-il innocent. — C’est possible. — Mais alors, pourquoi aurait-il une clef et un couteau ? — C’est inexplicable. — En tout cas, son affaire est mauvaise. — Très mauvaise. — Vous croyez qu’il sera condamné ? — Je le crains. — À quoi ? — Aux travaux forcés à perpétuité, peut-être. — C’est terrible. — Que voulez-vous ? La loi. — Oui, la loi. — Mais s’il est innocent ? — La loi le condamnera tout de même. — C’est affreux. — Que voulez-vous ? C’est la justice. — La justice ! — Oui, la justice. — Enfin, nous verrons. — Oui, nous verrons. — En attendant, promenons-nous. — Promenons-nous.
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Gavroche (Les Misérables)
Victor Hugo
