Gavroche (Les Misérables)
Par Victor Hugo
Les Misérables (1862)
Extrait
Le gamin de Paris, c'est le nain de la géante.
Le gamin n'est pas responsable de tout cela. Il y a en lui quelque chose de l'innocent. Il est honnête. Prévoyant, juste, civil, austère, sérieux, il a ses lois, qui sont les bonnes, et ses jugements, qui sont les sévères, et ses mœurs, qui sont les pures. Toutes ses idées sont droites ; il a le rire pour correctif, et son rire est souvent une sanction. Il donne aux choses leur véritable nom. Ses locutions sont comme le coup de coude d'Épiméthée ; elles déchirent les apparences. Rien n'est plus formidable. Le gamin aime le bruit. Il n'a pas d'état. Il rôde. Il flâne. Il siffle. Il fait des niches. Il gouaille. Il grattelle. Il travaille peu, vagabonde beaucoup. Il a des sabots comme les petits Parisiens, et des pantalons comme les hommes. Il parle argot, habite la rue, a des amis et des maîtresses, insulte les passants, se querelle avec les sergents de ville, chiffonne les robes des femmes, joue aux barres sur les chantiers, vole dans les boutiques, aime le théâtre, est polisson comme un page, galopin comme un oiseau, gai comme pinson, et, à travers tout cela, pauvre diable ! il a sous son vieux chapeau défoncé, sous ses cheveux en broussaille, sous ses guenilles, de l'esprit, de la bonté et de l'innocence. Sa mère l'a abandonné, son père l'a renié, la providence l'a oublié. C'est un orphelin de la civilisation. Gavroche est le type de cette race étrange qui a pour patrie le pavé de Paris et pour horizon la lumière des réverbères.
Gavroche avait une mère, il l'aimait peu. Elle ne l'aimait point du tout. C'était une de ces créatures qu'on appelle, dans l'argot du peuple, des mégères. Elle battait Gavroche, ce qui faisait que, quand elle le voyait, elle avait le fouet à la main, et quand elle ne le voyait pas, elle avait la main au fouet. Gavroche, de son côté, étudiait sa mère. Il la trouvait très laide, très méchante et très bête, trois défauts qui font qu'on n'aime pas sa mère. Il la laissait vivre. Mme Thénardier aimait ses deux filles, Éponine et Azelma, avec passion. Elle détestait Gavroche. Pourquoi ? Probablement parce qu'il était gai. Une atmosphère d'hostilité pesait sur cet enfant. De là sa sauvagerie. Sa mère était pour lui comme une marâtre. Elle le battait, il s'en allait ; elle l'appelait, il se sauvait. Il voyait qu'on ne l'aimait pas, et il ne demandait pas pourquoi. Il était ainsi fait.
Ce pauvre petit être n'était guère équipé. Il avait des haillons d'homme, ce n'était pas à sa taille. Sa mère ne s'occupait point de lui. Elle cousait quelque méchant chiffon sur quelque méchante veste, et c'était tout. Elle le laissait libre. Gavroche se sentait abandonné et en profitait. Il errait toute la journée, il rentrait le soir, il mangeait ce qu'il trouvait, il couchait où il pouvait. Il avait son gîte dans un vieux four à plâtre abandonné, près de la barrière du Trône. La pluie ne l'inquiétait pas, le froid non plus. Il dormait sur la paille ou sur la cendre, la tête sur son bras, une pierre pour oreiller. Il se levait avec le soleil et s'en allait joyeux. Il aimait les oiseaux, et il n'en avait pas ; il aimait les fleurs, et il n'en voyait pas. Il prenait la vie comme elle venait. Il était content. Il se sentait libre. Quand il avait le sou, il allait au spectacle. En entrant dans ce paradis, il se transformait. Le gamin disparaissait, le titi naissait. Les théâtres sont des espèces de vaisseaux retournés qui ont le public pour cale. Le titi est à cette cale ce que le saltimbanque est aux planches. Gavroche était de force à être partout à la fois. On le voyait gambader dans la galerie, stationner au parterre, se glisser dans les coulisses. Le titi est l'abeille de ce rayon. La gaîté ne le quittait pas. Il faisait bon ménage avec la misère. Il regardait la société en face. Il était brave.
Résumé IA
Victor Hugo décrit Gavroche, enfant des rues de Paris, archétype du gamin parisien insouciant et débrouillard. Le garçon erre dans la ville, indifférent à la misère, chantant et provoquant les bourgeois. Ce portrait saisissant incarne la résilience des déshérités au cœur de la société du XIXe siècle.
Contexte historique
Victor Hugo écrit 'Les Misérables' après son exil politique, dénonçant la misère sociale du XIXe siècle. Le personnage de Gavroche incarne le peuple parisien insoumis, quelques décennies avant la Commune de Paris.
