Carmen
Par Prosper Mérimée
Carmen (1845)
Extrait
Je m'étais arrêté à Cordoue pour voir quelques manuscrits. Je fis connaissance à la bibliothèque des Dominicains avec le Père bibliothécaire, homme d'une grande affabilité, qui me montra plusieurs volumes imprimés et manuscrits, entre autres un petit in-quarto couvert de parchemin, dont les caractères dorés brillaient sur le cuir noirci. — Le voilà, me dit-il avec une sorte de triomphe, voilà le manuscrit le plus précieux peut-être qui soit en Espagne. C'est une histoire de la bande de José María. — De José María ! m'écriai-je. Ce fameux brigand dont on parle encore en Andalousie ? — Lui-même, monsieur. Les Dominicains de Cordoue ont été ses amis, et c'est à eux qu'il a confié le récit de sa vie étrange. Tenez, lisez. Je pris le manuscrit, et je lus ce qui suit :
Je suis né à Écija, qui est à quinze lieues de Cordoue, d'une honnête famille de laboureurs. On voulut me faire étudier, mais je n'y pris aucun goût. J'aimais trop jouer à la paume, et ce fut ma perte. Un jour que j'avais gagné, un de nos camarades me dit : « Tu joues bien, mais tu n'es pas encore de force à lutter avec un tel. » Ce tel était José María. Je répondis que je lutterais avec lui pour tout l'or du monde. On nous mit en présence. Je fus battu. Il me resta la honte et la colère. Je résolus de me faire brigand pour me venger de lui. Je quittai Écija, je pris un bon cheval, un mousquet, et je me mis à courir les grands chemins. D'abord je fis peu de chose. Je détroussais quelques marchands, je volais quelques mulets. Mais bientôt je réunis une vingtaine de compagnons déterminés comme moi, et je devins le chef d'une bande qui a tenu longtemps la campagne. On nous appelait les enfants de José María. Vous avez entendu parler de nous ? — Oui, lui dis-je. — Eh bien ! je vais vous raconter une de nos expéditions. Nous étions six, dont mon frère, qui est mort depuis. Nous avions appris qu'un convoi d'or allait de Séville à Madrid. Nous nous postâmes dans un défilé. Il faisait nuit. Le convoi parut : deux voitures escortées par des cavaliers. Nous nous jetâmes sur l'escorte. En un instant elle fut culbutée. Nous ouvrîmes les voitures. Elles étaient pleines de sacs d'écus. C'était le trésor du roi. Nous chargeâmes notre butin sur des mulets que nous avions amenés, et nous partîmes pour la sierra. Mais l'alarme avait été donnée. Des dragons se mirent à notre poursuite. Ils nous atteignirent au moment où nous allions franchir un ruisseau. Il fallut combattre. Nous nous défendîmes en désespérés. Mon frère fut tué à mes côtés. Deux de nos compagnons furent pris. Moi, avec les deux autres, je parvins à gagner les montagnes. Les dragons n'osèrent nous y suivre. Nous nous cachâmes dans une grotte. Là, nous partageâmes le trésor. Ma part fut de cinquante mille francs en or. Je quittai l'Espagne. J'allai à Gibraltar, puis en Afrique. C'est là que j'ai passé le reste de ma vie.
Résumé IA
Le narrateur, un archéologue, rencontre à Cordoue le brigand Don José, qui lui raconte sa passion fatale pour une bohémienne nommée Carmen. L'extrait présente la première rencontre du narrateur avec ce personnage mystérieux, alors qu'il cherche à visiter le site antique de Munda. Mérimée installe d'emblée l'atmosphère de violence latente et le caractère imprévisible de l'Espagne romantique.
Contexte historique
Publié en 1845, Carmen s'inscrit dans le courant du romantisme français fasciné par l'Espagne, ses brigands et ses passions excessives. L'œuvre paraît dans un contexte où le genre de la nouvelle connaît un essor considérable, et où l'exotisme ibérique nourrit l'imaginaire littéraire parisien.
