Aller au contenu principal

Les Fleurs du Mal (sélection)

Par Charles Baudelaire

Les Fleurs du Mal (1857)

PoésieModernitéMélancolieTransgression
5 min de lecture 324 mots

Extrait

L'ALBATROS

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

À peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid ! L'un agace son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

CORRESPONDANCES

La Nature est un temple ou de vivants piliers Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L'homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent Dans une ténébreuse et profonde unité, Vaste comme la nuit et comme la clarté, Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies, Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

SPLEEN (LXXVIII)

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle Sur l'esprit gémissant en proie aux longs ennuis, Et que de l'horizon embrassant tout le cercle Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide, Où l'Espérance, comme une chauve-souris, S'en va battant les murs de son aile timide Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées D'une vaste prison imite les barreaux, Et qu'un peuple muet d'infâmes araignées Vient tisser ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie Et lancent vers le ciel un affreux hurlement, Ainsi que des esprits errants et sans patrie Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

— Et de longs corbillards, sans tambours ni musique, Défilent lentement dans mon âme ; l'Espoir, Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Résumé IA

Cette sélection présente trois poèmes emblématiques du recueil. 'L'Albatros' compare le poète à l'oiseau majestieux en vol mais maladroit sur le pont des navires. 'Correspondances' développe la théorie des correspondances entre les sens et le spirituel. 'Spleen' (LXXVIII) peint l'angoisse existentielle par une série d'images oppressantes et mélancoliques.

Contexte historique

Publié en 1857, Les Fleurs du Mal provoque un scandale et un procès pour outrage à la morale publique. Baudelaire y explore la modernité urbaine, le mal-être existentiel et la beauté dans la perversion, fondant ainsi la poésie moderne.

Vocabulaire clé

indolents/ɛ̃.dɔ.lɑ̃/
gouffres/ɡufʁ/
piteusement/pi.tøz.mɑ̃/
spleen/splin/
corbillards/kɔʁ.bi.jaʁ/
Littera