Expression française · locution verbale
« jeter son dévolu sur »
Choisir avec détermination une personne ou une chose, souvent après une évaluation, en manifestant un désir de possession ou d'acquisition exclusive.
Sens littéral : L'expression combine « jeter », verbe d'action rapide et décisive, avec « dévolu », terme juridique médiéval désignant un bien attribué par dévolution (succession ou droit). Littéralement, elle évoque l'acte de projeter son droit sur un objet, comme si on l'assignait à soi-même par un geste symbolique. Cette image suggère une prise de possession immédiate, presque physique, où le choix devient un acte de revendication.
Sens figuré : Figurativement, « jeter son dévolu sur » signifie fixer son choix sur quelqu'un ou quelque chose avec une intention ferme, souvent après avoir considéré d'autres options. Elle implique une décision arrêtée, parfois teintée de convoitise ou de prédilection, comme lorsqu'un collectionneur sélectionne une pièce rare ou qu'une personne désigne un partenaire. L'expression souligne la volonté d'appropriation, allant au-delà d'un simple préférence pour marquer un attachement exclusif.
Nuances d'usage : Employée dans des contextes variés, elle peut être neutre (ex. : un chef jette son dévolu sur un candidat) ou péjorative si elle suggère de l'opportunisme (ex. : un prédateur jette son dévolu sur une proie). En amour, elle évoque parfois un choix calculé plutôt qu'un coup de foudre. Son registre soutenu la rend fréquente dans la presse, la littérature ou les discours formels, où elle ajoute une touche d'élégance à l'expression d'une décision.
Unicité : Cette expression se distingue par sa dimension juridique héritée (« dévolu »), qui lui confère une autorité rare parmi les synonymes comme « choisir » ou « opter pour ». Elle mêle action (« jeter ») et droit (« dévolu »), créant une métaphore unique de sélection impérieuse. Contrairement à « s'éprendre de », plus émotionnel, elle insiste sur la démarche active et souvent réfléchie, la rapprochant de « fixer son choix sur » mais avec une connotation plus possessive et décisive.
✨ Étymologie
L'expression 'jeter son dévolu sur' trouve ses racines dans deux termes distincts aux origines latines. 'Jeter' provient du latin 'jectare', fréquentatif de 'jacere' signifiant 'lancer, projeter', qui a donné en ancien français 'geter' (XIIe siècle) puis 'jeter' avec l'influence du francique 'jetan'. 'Dévolu' dérive du latin 'devŏlūtus', participe passé de 'devolvere' signifiant 'faire rouler vers, transmettre', composé de 'de-' (vers le bas) et 'volvere' (rouler). En droit canonique médiéval, le 'dévolu' désignait le droit de dévolution - le transfert d'un bénéfice ecclésiastique à une autorité supérieure lorsque le titulaire initial ne pouvait plus l'exercer. La formation de cette locution figée remonte au XVIe siècle, où elle apparaît dans le langage juridique et administratif. Le processus est métaphorique : on 'jette' son droit de dévolution sur quelque chose comme on lance un sort ou on exerce un privilège. La première attestation connue date de 1549 chez l'humaniste Étienne Dolet, mais c'est au XVIIe siècle qu'elle se fixe dans sa forme actuelle. L'assemblage crée une image puissante d'un choix impérieux et définitif, mêlant la violence du jet à la solennité du droit canon. L'évolution sémantique montre un glissement remarquable du juridique au quotidien. Au XVIIIe siècle, l'expression quitte progressivement le registre du droit pour entrer dans le langage courant, d'abord avec une connotation aristocratique (choisir un partenaire matrimonial, une propriété). Au XIXe siècle, elle s'étend à tous les domaines du désir ou du choix privilégié. Le passage du littéral (droit canonique) au figuré (préférence marquée) s'est achevé vers 1850, avec une spécialisation progressive dans le registre amoureux ou convoitise exclusive, perdant presque toute référence à son origine juridique.
Moyen Âge central (XIIe-XIIIe siècles) — Naissance canonique du dévolu
Dans la France féodale des XIIe et XIIIe siècles, le terme 'dévolu' émerge dans le droit canonique, alors que l'Église catholique structure son administration. Le contexte est celui de la réforme grégorienne et du développement des institutions ecclésiastiques. Lorsqu'un évêque mourait sans avoir pourvu à un bénéfice (comme une cure ou un canonicat), le droit de nomination 'dévoluait' à l'autorité supérieure - l'archevêque ou le pape. Cette pratique répondait aux luttes de pouvoir entre seigneurs laïcs et autorités religieuses pour le contrôle des nominations. Dans la vie quotidienne, les clercs notaient scrupuleusement ces transmissions dans des registres en parchemin, utilisant des plumes d'oie et de l'encre de noix de galle. Des auteurs comme Gratien, dans son 'Décret' (vers 1140), systématisent ces règles. Les conciles de Latran (1123, 1139) renforcent cette procédure, créant un vocabulaire technique qui filtrera lentement vers le langage commun. La société médiévale, profondément religieuse, voyait ces transferts de droits comme des manifestations de l'ordre divin sur terre.
Renaissance et Grand Siècle (XVIe-XVIIe siècles) — De la chancellerie au salon
Aux XVIe et XVIIe siècles, l'expression 'jeter son dévolu sur' quitte progressivement les registres notariaux et ecclésiastiques pour entrer dans le langage des élites. La Renaissance voit l'émergence d'une bourgeoisie lettrée qui s'approprie le vocabulaire juridique. Montaigne, dans ses 'Essais' (1580), utilise déjà des métaphores similaires pour décrire les choix personnels. Mais c'est au XVIIe siècle, sous Louis XIV, que l'expression se popularise véritablement. Les précieuses des salons parisiens, comme ceux de Madame de Rambouillet, l'adoptent pour parler de choix amoureux avec une nuance d'arbitraire élégant. Molière l'utilise dans 'Le Misanthrope' (1666) pour moquer les comportements mondains. La centralisation monarchique et le développement d'une administration royale favorisent la diffusion de ces termes techniques. L'Académie française, fondée en 1635, commence à normaliser ces expressions. Le glissement sémantique s'accentue : le 'dévolu' n'est plus seulement un droit canonique, mais devient une préférence exclusive, souvent capricieuse, reflétant l'arbitraire du pouvoir absolu et les jeux de séduction de la cour.
XXe-XXIe siècle — De la presse à l'ère numérique
Au XXe siècle, 'jeter son dévolu sur' devient une expression courante du français standard, utilisée dans la presse, la littérature et le langage quotidien. Elle apparaît régulièrement dans les journaux comme 'Le Figaro' ou 'Le Monde' pour décrire des choix économiques (une entreprise qui rachète une autre), politiques (un candidat qui vise un ministère) ou sentimentaux. Des auteurs comme Colette, Proust ou plus récemment Amélie Nothomb l'emploient avec une nuance souvent ironique. À partir des années 1980, l'expression entre dans le langage médiatique pour parler de célébrités, de modes ou de tendances. Au XXIe siècle, avec l'ère numérique, elle s'adapte parfaitement : on 'jette son dévolu sur' une application, un influenceur, une crypto-monnaie. Les réseaux sociaux popularisent son usage, parfois sous forme abrégée ('dévolu' seul). L'expression reste vivante, principalement dans le registre soutenu ou journalistique, avec une connotation légèrement surannée qui lui donne son charme. Aucune variante régionale notable n'existe, mais on trouve des équivalents approximatifs en anglais ('to set one's sights on') ou en espagnol ('echar el ojo a'), témoignant de sa diffusion culturelle.
Le saviez-vous ?
Saviez-vous que « dévolu » a failli disparaître de la langue courante, sauf dans cette expression ? Issu du droit médiéval, ce terme était couramment utilisé jusqu'au XVIIIe siècle pour désigner les biens transmis par succession. Avec la simplification du langage juridique après la Révolution française, il est tombé en désuétude, survivant presque exclusivement dans « jeter son dévolu sur ». Ironiquement, cette locution a ainsi sauvé un mot archaïque, lui offrant une seconde vie dans le vocabulaire figuré. Aujourd'hui, peu de francophones connaissent son origine juridique, mais tous l'emploient pour exprimer un choix déterminé, faisant de « dévolu » un fossile linguistique vivant, préservé par la puissance d'une métaphore devenue quotidienne.
“Après avoir visité une dizaine d'appartements dans le Marais, ils ont finalement jeté leur dévolu sur ce loft avec poutres apparentes. Le charme des hauts plafonds et la lumière traversante ont fait pencher la balance, malgré un budget légèrement supérieur à leurs prévisions initiales.”
“Le jury du concours de nouvelles a jeté son dévolu sur le texte de Camille pour sa maîtrise du suspense psychologique. La construction narrative en flashbacks et la caractérisation subtile des personnages ont particulièrement impressionné les lecteurs professionnels.”
“Lors de notre dernier repas de famille, mon oncle a jeté son dévolu sur le fauteuil Voltaire de grand-père. Il en parlait depuis des années, arguant qu'il serait le mieux à même d'en prendre soin, étant le seul à connaître l'histoire de chaque égratignure sur le bois.”
“Notre comité de direction a jeté son dévolu sur la candidate externe pour le poste de directrice marketing. Son expérience dans le lancement de produits innovants sur des marchés concurrentiels a fait la différence lors des derniers entretiens, malgré plusieurs profils internes prometteurs.”
🎓 Conseils d'utilisation
Pour employer « jeter son dévolu sur » avec élégance, privilégiez des contextes où le choix est réfléchi et décisif. Utilisez-la dans des registres soutenus ou courants, mais évitez le langage familier. Par exemple, en écriture professionnelle : « L'entreprise a jeté son dévolu sur un nouveau fournisseur. » En littérature, elle peut enrichir une description psychologique : « Il jeta son dévolu sur cette œuvre, y voyant un chef-d'œuvre. » Variez les compléments : sur une personne, un objet, une idée. Attention à la tonalité : si elle peut être neutre, elle peut aussi suggérer de la convoitise ; ajustez selon le message. En oral, prononcez clairement « dévolu » (dé-vo-lu) pour maintenir son caractère distingué.
Littérature
Dans "Le Rouge et le Noir" de Stendhal (1830), Julien Sorel jette son dévolu sur Mathilde de La Mole après avoir calculé les avantages sociaux de cette union. Stendhal utilise l'expression pour souligner le caractère stratégique et délibéré du choix amoureux, caractéristique de son héros ambitieux. Cette scène illustre parfaitement comment l'expression capture à la fois la détermination et la dimension calculée d'une décision importante.
Cinéma
Dans "Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain" de Jean-Pierre Jeunet (2001), le personnage de Collignon jette son dévolu sur Amélie après l'avoir observée à plusieurs reprises. Le film utilise cette fixation progressive pour créer une tension comique, montrant comment le choix peut devenir obsessionnel. La scène où il l'épie depuis son épicerie illustre la dimension parfois intrusive de l'expression dans un contexte contemporain.
Musique ou Presse
Dans la chanson "J'ai jeté mon dévolu" de Barbara (1964), l'artiste explore les nuances émotionnelles du choix amoureux. Les paroles "J'ai jeté mon dévolu sur ton visage pâle" transforment l'expression en acte poétique de sélection sentimentale. Parallèlement, Le Monde utilise régulièrement l'expression dans ses articles politiques, comme lors des primaires présidentielles où les médias analysent sur quel candidat l'électorat pourrait "jeter son dévolu".
Anglais : To set one's heart on
L'expression anglaise "to set one's heart on" partage la notion d'engagement émotionnel mais insiste davantage sur l'affect que sur le processus de sélection. Elle évoque une détermination passionnée plutôt qu'un choix raisonné. La version britannique "to have one's eye on" est plus proche dans sa dimension d'observation préalable, mais moins définitive dans son aboutissement.
Espagnol : Echar el ojo a
L'expression espagnole "echar el ojo a" (littéralement "jeter l'œil à") conserve l'idée de sélection visuelle initiale mais avec une connotation plus légère et moins engageante. Elle suggère un intérêt naissant plutôt qu'une décision ferme. Pour exprimer la dimension définitive, on utiliserait plutôt "decidirse por" ou "fijarse en", qui impliquent un choix plus réfléchi et engageant.
Allemand : Sein Herz an etwas hängen
L'allemand "sein Herz an etwas hängen" (accrocher son cœur à quelque chose) privilégie la dimension affective et durable du choix. L'expression évoque un attachement profond plutôt qu'un acte de sélection. Pour la dimension de choix délibéré, on utiliserait "sich für etwas entscheiden" (se décider pour), plus neutre et procédural, sans la connotation de prédilection spécifique présente dans l'expression française.
Italien : Aver messo gli occhi su
L'italien "aver messo gli occhi su" (avoir mis les yeux sur) partage la métaphore visuelle avec le français mais avec une nuance plus possessive et parfois intrusive. L'expression évoque souvent un désir de possession, particulièrement dans les contextes amoureux ou matériels. Pour un choix plus réfléchi, on préférera "scegliere deliberatamente" (choisir délibérément), plus proche du processus décisionnel français.
Japonais : 目を付ける (me o tsukeru) + 決める (kimeru)
Le japonais nécessite généralement deux expressions pour couvrir le sens complet : "me o tsukeru" (fixer son regard/attention) pour la phase d'observation, suivi de "kimeru" (décider) pour l'acte de choix. Cette dissociation reflète une approche plus analytique du processus décisionnel. La notion de prédilection exclusive serait rendue par "特に気に入る" (tokuni ki ni iru - particulièrement apprécier), avec une dimension subjective plus marquée.
⚠️ Erreurs à éviter
1) Confondre « dévolu » avec « dévoué » : Une erreur fréquente est d'écrire ou de prononcer « jeter son dévoué sur », par confusion phonétique. « Dévoué » signifie consacré, loyal, et n'a aucun lien avec l'expression. Pour l'éviter, rappelez-vous que « dévolu » vient du droit (dévolution), et vérifiez l'orthographe dans les contextes formels. 2) Utiliser l'expression dans un registre trop familier : Employer « jeter son dévolu sur » dans des conversations très décontractées peut sembler prétentieux ou déplacé. Par exemple, dire « J'ai jeté mon dévolu sur cette bière » sonne artificiel. Réservez-la pour des situations où le choix a une certaine importance, et préférez des synonymes comme « choisir » ou « prendre » en langage courant. 3) Oublier la construction avec « sur » : Certains omettent la préposition « sur », créant des phrases incorrectes comme « jeter son dévolu quelque chose ». L'expression est toujours suivie de « sur » + complément. Pour un usage correct, structurez ainsi : sujet + jeter + son dévolu + sur + objet du choix, en veillant à l'accord du participe passé si nécessaire (« il a jeté son dévolu »).
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locution verbale
⭐⭐ Facile
XVIIe siècle à aujourd'hui
soutenu à courant
Dans quel contexte historique l'expression "jeter son dévolu sur" a-t-elle émergé avec son sens actuel ?
“Après avoir visité une dizaine d'appartements dans le Marais, ils ont finalement jeté leur dévolu sur ce loft avec poutres apparentes. Le charme des hauts plafonds et la lumière traversante ont fait pencher la balance, malgré un budget légèrement supérieur à leurs prévisions initiales.”
“Le jury du concours de nouvelles a jeté son dévolu sur le texte de Camille pour sa maîtrise du suspense psychologique. La construction narrative en flashbacks et la caractérisation subtile des personnages ont particulièrement impressionné les lecteurs professionnels.”
“Lors de notre dernier repas de famille, mon oncle a jeté son dévolu sur le fauteuil Voltaire de grand-père. Il en parlait depuis des années, arguant qu'il serait le mieux à même d'en prendre soin, étant le seul à connaître l'histoire de chaque égratignure sur le bois.”
“Notre comité de direction a jeté son dévolu sur la candidate externe pour le poste de directrice marketing. Son expérience dans le lancement de produits innovants sur des marchés concurrentiels a fait la différence lors des derniers entretiens, malgré plusieurs profils internes prometteurs.”
🎓 Conseils d'utilisation
Pour employer « jeter son dévolu sur » avec élégance, privilégiez des contextes où le choix est réfléchi et décisif. Utilisez-la dans des registres soutenus ou courants, mais évitez le langage familier. Par exemple, en écriture professionnelle : « L'entreprise a jeté son dévolu sur un nouveau fournisseur. » En littérature, elle peut enrichir une description psychologique : « Il jeta son dévolu sur cette œuvre, y voyant un chef-d'œuvre. » Variez les compléments : sur une personne, un objet, une idée. Attention à la tonalité : si elle peut être neutre, elle peut aussi suggérer de la convoitise ; ajustez selon le message. En oral, prononcez clairement « dévolu » (dé-vo-lu) pour maintenir son caractère distingué.
⚠️ Erreurs à éviter
1) Confondre « dévolu » avec « dévoué » : Une erreur fréquente est d'écrire ou de prononcer « jeter son dévoué sur », par confusion phonétique. « Dévoué » signifie consacré, loyal, et n'a aucun lien avec l'expression. Pour l'éviter, rappelez-vous que « dévolu » vient du droit (dévolution), et vérifiez l'orthographe dans les contextes formels. 2) Utiliser l'expression dans un registre trop familier : Employer « jeter son dévolu sur » dans des conversations très décontractées peut sembler prétentieux ou déplacé. Par exemple, dire « J'ai jeté mon dévolu sur cette bière » sonne artificiel. Réservez-la pour des situations où le choix a une certaine importance, et préférez des synonymes comme « choisir » ou « prendre » en langage courant. 3) Oublier la construction avec « sur » : Certains omettent la préposition « sur », créant des phrases incorrectes comme « jeter son dévolu quelque chose ». L'expression est toujours suivie de « sur » + complément. Pour un usage correct, structurez ainsi : sujet + jeter + son dévolu + sur + objet du choix, en veillant à l'accord du participe passé si nécessaire (« il a jeté son dévolu »).
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